Millésime Cricri
par Bruno TESTA
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CRICRI est mort. On l’a enterré hier au cimetière de Saint-Denis. On a glissé une bouteille de côtes-du-Rhône dans son cercueil. C’était sa dernière volonté. Faute de pouvoir mettre de la bière dans son vin,on a mis du vin dans sa bière. Sans lui,le bar d’Ammad ne sera plus tout à fait le même. Cricri faisait partie des meubles depuis le temps, du décor, retenait les murs. Avec son éternelle casquette de marin sur la tête, ses favoris, sa peau grêlée. Une vraie trogne. On le voit dans quelques films, comme dans Pigalle de Karim Dridi. Il joue le rôle du contrôleur de tickets dans un cinéma porno. Du taillé sur mesure. Enfin presque, car Cricri a été charcutier dans une autrevie, en Vendée. Mais ça fait tellement longtemps. Il a bu la boutique, la femme, les enfants, sa vie, et fini par se retrouver à sec sur le pavé à Paris. Où,mieux qu’à Montmartre, aurait-il pu tenter une ultime métamorphose ? Sa chance ? Être tombé par hasard sur Ammad qui venait de racheter l’Hôtel de Clermont, rue Véron. Un ancien commerce de bougnat devenu bistrot,hôtel au mois pour des moi en quête d’un toit. Seul avec son RMI, Cricri ne serait pas allé bien loin. À peine de quoi payer le tabac, le comptoir. Il aurait coulé le rafiot, fait l’épave dans la rue. Cricri avait connu Ammad à Alger. Ammad vendait des fruits et légumes. Cricri faisait le chauffeur pour un militaire. Il arrive que la guerre crée malgré tout des liens de paix. La preuve. Ammad a logé Cricri, l’a nourri. Encontre partie, Cricri faisait un peu la bouffe, les courses, passait l’aspirateur dans les chambres. Le reste du temps, il était le personnage principal du bar.
Il a fini sa vie comme ça, l’ancien charcutier. En salaison au comptoir. En érémiste qui n’aurait même pas à gérer son RMI. Le Vendéen est devenu cigale de Paris, de Paname, de Pantruche ! Chaque fois que je venais faire un viron, je lui payais un canon. En général une bière. On avait nos rites. Au bout d’un verre ou deux, il me promettait un verre. Mais en aparté, sur le tonde la confidence pour que personne n’entende. Donc, un jour, il me paierait un verre. Et pour lui cette promesse, c’était plus qu’une simple parole. Mieux que de l’or en barre,de l’or en bar ! C’était une avance en quelque sorte que je lui faisais. Mais attention, avec un retour sur investissement. Mieux que tous les carnets que l’on vous fourgue à la Caisse d’Épargne. Pour prouver que j’avais confiance en sa parole, je payais par avance la tournée que je ne manquerais pas de lui offrir quand il m’aurait mis la sienne. C’est comme ça qu’on devenait des bons copains.
Parfois, en signe d’amitié, il me montrait sa bouche, son absence de dents. Un remugle de fosse, une exhalaison d’égout à ciel ouvert. Il ne supportait pas son dentier. Mais il en avait un. Un vrai. Il allait le chercher pour me le faire voir. Effectivement,c’était bien un dentier qu’il avait là dans la main. Un dentier qui souriait pour rien. Il le mettait.
– C’est mieux, je lui disais, vraiment mieux. Il souriait, avec des dents cette fois.
– Ah bon !
Malheureusement, le dentier lui faisait mal.– Pas grave, je disais, pour le consoler.
Il faut endurer pour être beau.
Qu’il pense aux filles qu’il pourrait se faire.– Ah, ah, il disait.
– Eh, oui.Enfin, mettre un dentier pour se faire des filles, il s’en foutait un peu. Encore, ça serait pour boire des bières, d’accord. Il allait replacer son dentier dans un verre d’eau, sur le lavabo. Au moins, on ne pourrait pas dire qu’il ne se servait jamais de ce liquide. D’ailleurs, l’eau, on a fini par en trouver dans ses poumons à l’hôpital. Ce qui est un vrai miracle pour quelqu’un qui n’en avait jamais bu une goutte. Ni abusé pour d’autres usages. L’hygiène, il est vrai, n’était pas le propre de Cricri. Cricri était un véritable bouillon de culture. On se le serait arraché dans un laboratoire.
Cricri a vécu chez Ammad les vingt dernières années de sa vie, dans sa chambre au rez-de-chaussée qui contenait tout ce qu’il possédait. Une valise, une télévision, plusieurs casquettes de marin, et bien sûr son dentier. Il a vécu là, lentement, sereinement.
Il avait pour lui d’avoir compris que le meilleur moyen de ne passe noyer, c’était encore de ne pas affronter le courant de face. De se laisser déporter. Il avait une grande plasticité du psychique, capable de s’adapter à n’importe quelle situation. Ce n’était pas un révolté de l’existence,pas un refaiseur de monde. Un pacifique pour de vrai, un bouddhiste de l’oesophage.
Chez Ammad, Cricri a réussi ce que réussissent certaines plantes parasites,vivre en osmose avec l’hôte qui vous accueille. En retour, Cricri apportait une couleur au lieu, lui donnait son authenticité, surtout pour les routards du Canada, des États-Unis, d’Amérique du Sud, venus respirer le véritable air de Montmartre, rencontrer l’autochtone.
On le voyait parfois dans le quartier.
La démarche chaloupée quand il traversait la rue. Un vrai marin du bitume qui affrontait la mer sur la route, les vagues des trottoirs, avant de regagner son port. Cricri ressemblait de plus en plus à un lézard. Il avait refait l’évolution à l’envers,depuis les millions d’années qu’il se tenait au comptoir. Il ne se servait plus de sa langue que pour laper les verres, à distance. Toujours de bonne humeur, dans les vapeurs benoîtes de l’alcool. Copain avec tout le monde,devenu la mascotte du bar, star parmi les chômeurs artistes, les peintres au RMI, les acteurs perdus sans collier. Comment aurait-il pu s’ennuyer un instant alors qu’il était le centre du bar qui était le centre de Montmartre qui est bien sûr le centre du Monde. J’enviais parfois sa façon minérale de vivre dans l’éternel présent. Il est passé sur la Terre, sans avoir peurdes Ténèbres.Comment les avait-il évacuées ?
Par quelle pompe magique ?
Comment était-il devenu feuille, feuille même pourrie, mais une feuille ?
Comment avait-il fait pour terminer végétal, évacuer le lourd poids de la viande ?
Il restera de Cricri cette silhouette chaloupée, cette casquette de marin,quelques images de figurant dans des films. Il restera cette bouteille de vin dans la tombe qui lentement mûrit en compagnie des vers.Millésime Cricri.
